Je ne suis pas typographe, mais...

Composition sur un composteur; letterpress studio

Le blog Typographisme.net, que j'ai déjà évoqué, vient de publier deux billets consacrés respectivement à la composition et à l'impression « à la main ».

Ces deux billets m'ont emporté loin dans mes souvenirs, et je ne peux résister à l'envie de les partager.

Mon grand-oncle possédait à La Guerche-sur-l'Aubois une imprimerie artisanale. Il y tirait affiches diverses, menus de banquets, faire-parts de toutes sortes, et... programmes de courses hippiques, la commune disposant à l'époque d'un hippodrome, fermé en 1996.

Lorsqu'il prit sa retraite, mon père qui l'avait parfois aidé a récupéré une petite presse à platine, équipée d'un grand volant d'inertie et d'un pédalier pour l'entraînement (à l'origine, le volant était entraîné par un moteur). La machine, dûment calée, fut installée dans le sous-sol de ma maison d'enfance. Mon père récupéra aussi un meubles à casses rempli (et donc lourd!!!), avec des caractères divers: de mémoire, deux ou trois polices sous différents formats et taille, et beaucoup de ce que, faute de vocabulaire adapté, j'appellerais des « fioritures », décorations et motifs divers utilisés par mon grand-oncle pour agrémenter ses mises en page (dont de nombreux motifs de chevaux de course...). Des composteurs et galées complétaient l'attirail, avec le détail à ne pas oublier: des rouleaux encreurs et de l'encre, maintenant introuvables...

Mon grand-oncle et mon père ont utilisé cette machine pendant de longues années pour tirer (presque) tous les faire-parts, cartes de visite et menus de la famille. J'ai des souvenirs de mercredis ou de samedis après-midi où le rythme du cliquetis et des bruits sourds de la machine fonctionnant en bas de la maison nous berçait, mon père, reprenant pour l'occasion sa blouse grise d'instituteur « vieille école », remontant de temps à autres pour nous montrer le résultat de ses tirages et essais pour que nous délivrions le « bon à tirer »...

À l'occasion, j'ai moi aussi composé. Je n'oublierai je crois jamais le plaisir de chercher dans la casse les caractères (attention aux a et aux points sur les i, parfois cassés ou usés!), l'odeur de l'encre, le plaisir de la composition et de l'ajustement, le choix des espaces. Bien évidemment, je n'essayais pas de justifier mon texte -j'y serais peut-être encore!!!

Venait ensuite le moment de passer sous presse. Ultime calage, important car la machine va appliquer les caractères sur la feuille, à la manière d'un livre qui se referme. Je prenais mon élan pour lancer le volant au pied. Un passage à vide pour encrer les caractères, puis on plaçait une feuille sur la platine, histoire d'avoir une première « impression ». On pesait alors de tout son poids sur le pédalier pour éviter un autre passage: pas la peine de gaspiller de l'encre si rare. Relecture attentive pour repérer les coquilles et caractères brisés ou usés, et vérifier la densité de l'encrage. Passage ensuite par la case casse pour apporter les corrections. Retour de la petite inquiétude au moment de serrer: et si j'avais mal aligné cette espace et que tout me venait dans les doigts (avec la perspective de devoir chercher les caractères par terre...)? Retour à la presse, correction de la pression sur la feuille si nécessaire et si tout se passait bien, après une autre vérification, le tirage proprement dit pouvait commencer. Et à ce moment, gare: il fallait prendre le rythme! Le pied toujours en action, même si le volant était là pour aider, il fallait insérer les feuilles l'une après l'autre, rapidement et précisément, pendant la phase où les deux plaques étaient les plus éloignées l'une de l'autre. Tant pis pour le maladroit: une main écrasée était la punition. Le cliquetis reprenait, les trois rouleaux passaient sur la plaque d'encrage sur laquelle trois disques tournants répartissaient l'encre, et l'odeur prenante de l'encre envahissait le petit local. Mon père récupérait les feuilles imprimées et les étalait à sécher sur une table voisine.

Et quelle fierté, ensuite, que de voir la réalisation finale. Quelque part aussi, un petit pincement au cœur en pensant que la quantité d'encre utilisée était irrémédiablement perdue, et que les fragiles rouleaux encreurs s'usaient inexorablement.

Merci à Anne-So pour m'avoir permis de déguster ces deux madeleines de billets :-)

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